Je, de rôle

Je voguais paisiblement sur mon destrier mécanique, provoquant un bruit rythmé de planches malmenées par le passage de mes roues. Quelques embruns iodés et j’eus pu parfaitement me figurer sur le ponton d’une jetée de bord de mer. Mais je ne faisais que violer mes prérogatives de cycliste, empruntant le chemin de bois pavé destiné aux piétons.

Un joli soleil revigorant d’automne marquait le parvis du campus universitaire, invitant les uns à se prélasser sur les pelouses, les autres à étendre leurs jambes encore découvertes, assis à la terrasse d’un café. Craignant la fraîcheur des segments ombragés de ma route, je me félicitai du choix de ce bermuda, mollets exposés à présent à l’astre solaire. Bermuda ? Quel âge n’avais-je pas déjà pour m’exprimer ainsi ?

Aussi loin que je m’en souvienne, les grandes étendues des domaines universitaires avaient toujours suscité enthousiasme, détente et joie de vivre en moi. Ajoutée à cela cette période de rentrée prometteuse, et nous obtenions un jardin des esprits qui flairait bon « l’hétéroclitisme » de ces lieux mystérieux.

C’était à présent étrange de virevolter dans cet endroit : que le responsable de cette bizarrerie fut mon âge ou un air hautement discret, j’avais le sentiment d’être depuis longtemps invisible lorsqu’il me prenait l’envie de venir flâner dans ce genre d’endroits si agréablement fréquenté, avant l’un de mes cours. Que j’enviais ces jeunes esprits qui malheureusement, pour beaucoup, se sentaient contraints d’apprendre, là où en réalité, d’une contrainte on les libérait : celle de ne pas savoir.

Ayant décelé un joli lieu d’amarrage, j’accostai l’immobile poteau et sortis, en un mécanique mouvement, cette fidèle mais très lourde chaîne, Cerbèrette monocéphale de mon paradis de vélo.

Avisant l’entrée de la bibliothèque la plus proche, je vérifiai machinalement l’état fermé de ma braguette, vestige bien trop fréquent de mon inattention latente. Observant amusé les gardiens de ce sanctuaire, je pus admirer les bras saillants des jeunes hommes qui défendaient, à coup de débardeurs et de coiffures new age, le tourniquet portier dont la rotation offrait une prémisse aux vertiges de connaissances qu’abritait ce lieu.

Pas pressé pour un sou, j’abordai la surélévation de la salle de lecture par la rampe handicapée, voulant épargner à mes genoux, ou jeune houx, les trois escaliers que les étudiants s’empressaient de prendre, soucieux de ne pas perdre une seconde dans ce monde où l’état de retard est une habitude plus qu’une exception.

Arborant mon plus beau sourire en croisant le personnel protecteur du lieu, je fis un impétueux mais efficace tour de regard de la pièce : les livres, anciens pour certains, semblaient toiser avec jalousie les magnifiques machines, prodiges d’informatique, que la majorité des étudiants arborait avec classe, dignité, et disons-le, un brin de fierté.

Me pavanant entre les allées d’ouvrages, je me pris à rêver à tout ce savoir que je ne saurais savoir avant ma mort, mais qui me faisait envie, me séduisait et sans doute, m’avait fait sien depuis longtemps, à défaut que moi je l’eus fait mien. Laissons la suite, peu intéressante s’il en est, de côté, et retrouvons-moi au tourniquet de l’entrée qui, par la magie du récit, se trouve alors être la toupie de sortie.

Ce savoir, disais-je, dont je m’étais épris. Je pense que cet amour, si cruel et unilatéral, constituait déjà alors ma passée, présente et perte future. J’approchais de la fin de ma trente-quatrième année, et j’étais toujours étudiant. Comment cela est-il possible ? Et bien, démarrons un autre paragraphe pour que vous sachiez cela.

Les tribulations de l’existence m’ont placé comme le membre d’une famille, disons-le, riche, bien que je fus le plus pauvre de celle-ci. Mon cher grand-père maternel, un homme oh combien prévoyant, avait passé son ardue existence à « prévoir ». Cette tendance à l’anticipation d’hypothétiques crises futures le conduisit, tout au long de sa vie, à créer un empire financier reposant sur de multiples sources dont je vous épargne la sempiternelle liste.

Ce courageux et avisé bonhomme, obsédé par les valeurs familiales et ce qui lui survivrait, avait dilapidé cet empire aux quatre coins de son arbre généalogique, dont j’étais l’une des branches.

Déjà peu prompt et enclin au conformisme que le monde du travail salarial imposait, j’atteins la quintessence du désespoir pour mes deux géniteurs le jour où ils me virent, à trente ans passés, reprendre des études en histoire de l’art ainsi qu’en topologie algébrique.

Chère lectrice ou cher lecteur, je ne te mentirai pas, si ce sujet barbaresque qu’est la topologie m’intéressait pour des raisons hautement nobles au vue des curiosités de l’esprit, l’histoire de l’art était dans mon esprit le havre de jeunes demoiselles, en perte de repères, bien portées sur la bouteille et les joints, et n’attendant qu’un esprit un peu plus loufoque que le leur pour soulager leur solitude baudelairienne, dantesque ou confuciusesque.

Tu dois te dire que le secret de la réussite de pareils desseins réside dans un complexe d’Œdipe non résolu sur lequel je savais pouvoir compter. Détrompe-toi ! Bien que cet amour du savoir qu’est le mien fut une boîte de Pandore anti-conformité, il semblait également qu’il me donna une jeunesse endurante et pas prête à céder du terrain. Non seulement, je fus plus d’une fois confondu avec de bien jeunes étudiants, mais il me fallut travailler plusieurs mois durant la coupe de l’attirail capillaire me tenant lieu de barbe et de moustache, sans quoi, je ne fus jamais pris au sérieux à l’annonce de ma trentaine passée, tant mon visage fraîchement rasé affichait une ostensible candeur.

Et me voilà, avançant chaque année dans de nouvelles disciplines, certaines passionnantes, d’autres moins. Je sentais néanmoins le malaise aux portes de mes interactions : si j’étais devenu un genre de curiosité pour le corps étudiant, les enseignants quant à eux me mettaient à une toute autre enseigne. Celle d’un corps étranger qui, compte tenu de son âge, et de son enthousiasme déplacé, n’a rien à faire dans une faculté où on le sait bien, sont cantonnés les rebuts par le reste du système rejetés.

Tu me trouves cruel ? Et bien la vérité l’est souvent. Mais je ne te mentirai point : peu d’étudiants ont cette niaque et cette verve que l’on eut pu attendre dans un pays tel que le nôtre où les diplômes constituent pratiquement l’unique drapeau que l’on peut hisser pour marchander avec les grands navires du recrutement.

Je crois qu’en soi, cette vie est mal agencée. Il nous faudrait d’abord nous adonner aux métiers qui nous font de l’œil. Puis, une dizaine d’années passée, décider de ce que nous voulons apprendre, et ce que nous voulons faire pour les autres, mais surtout pour nous. Mais non, tout frais sortis de leur baccalauréat, voilà qu’arrivent nos jeunes étudiants, jetés sur la grève d’un choix de carrière épineux et souvent décisif.

Et toi lectrice ou lecteur, que penses-tu de moi ? Songes-tu que je suis un paresseux immature, ayant choisi de caler son cul dans le faste et l’opulence bacchanale de mon héritage familial ? Et bien oui, tu as raison, j’en profite.

J’ai travaillé néanmoins, et souvent pour peu. Ce me fut toujours énigmatique de voir à quelle hauteur étaient rémunérés les gens que je croisais en ce monde, pour ce qu’ils faisaient. Certains torchaient des fesses rognées par l’âge, et étaient à peine plus payés qu’un SMIC, et d’autres, pour peu qu’ils acceptaient de sacrifier un weekend par mois ou une nuit de-ci delà, surveillant des moniteurs dont nul ne connaissait plus l’usage premier, étaient payés comme des demi-riches.

En réalité je suis cruel, une fois encore, à parler ainsi. Rappelle-toi : on n’obtient en rémunération d’une chose que ce que les gens sont prêts à donner pour cette chose. C’est l’unique notion qui compte, le reste, c’est de la poudre aux yeux, du dénie ou ce que tu veux d’autre.

En bref, j’avais travaillé. J’avais été captivé, mais souvent ennuyé. J’avais voulu bien faire, mais il ne fallait pas faire moins que le minimum, mais surtout pas plus que lui, sans quoi, les avares d’efforts vous regardaient jalousement et les esprits ambitieux vous toisaient comme un sprinter aux jambes trop longues.

Mais surtout, je me sentis mourir car il n’y avait qu’une prohibition plus forte que celle de vouloir sortir de cet ensemble : vouloir apprendre et progresser. Mais pourquoi ? Et bien si vous apprenez, cela signifie que vous ne savez pas. Et qui ne sait pas n’est pas efficace. Ni maintenant, car il ignore, ni dans un futur proche car il devra apprendre.

Ce raisonnement, si simple, suffisait à lui seul à expliquer le manque d’engouement des travailleurs pour leur fonction, l’obsession des DRH pour des détails qui échappent à tout autre, le côté industrialisé de notre éducation et l’emploi pléthorique de termes comme efficacité, productivité, innovation, burn-out ou encore rendement.

Il est toujours amusant de se prêter au jeu de la discussion avec ses contemporains. Nombre d’entre eux vous jureront que nous ne sommes plus soumis à nos instincts, que nous sommes des êtres de raison, capables de discernement.

Mais alors, une question s’impose : pourquoi nous sentons-nous obligés de toujours faire plus ? Est-ce déjà arrivés que vous rentriez dans un magasin d’électro-ménager et que l’on vous dise « et bien il va falloir laver votre linge à la main : pénurie de machine à laver pour la prochaine année ! » ? Combien de Noël avez-vous du renoncer au foie gras et au saumon fumé car il n’y avait plus de réserve ? Enfin, à quel point est-ce difficile de dégoter une voiture, d’ici ou d’ailleurs, neuve ou d’occasion ?

Nous ne manquons de rien, nous avons tellement que nombre de nos fiers industriels dépensent davantage en marketing, publicité et mise en avant de leurs produits que dans le développement et la qualité de ces-derniers. Mais alors dans ces conditions, mon esprit, sans doute trop ignorant, ne saurait saisir l’obsession de la productivité.

Ainsi, si nous sommes des êtres raisonnés, pourquoi Diable agir comme si nous étions aux portes de la guerre, ou à l’aval d’une disette, ou encore dans l’œil du cyclone de la misère ?

En un mot comme en cent, je fus heureux de revenir sur les bancs de l’université, pour reprendre ma quête de savoir. Et quelle place de choix : là où le repas d’entreprise me coûta 5, 6 ou 7 euros, le sandwich du restaurant universitaire en coûtait 1,5.

Mais au fond, je savais que cette douce épopée d’apprentissage n’était que le même bibelot épouvantable que celle de ma vie de travailleur : une chose déjà morte, dont le linceul, seul justement, était l’unique « changeance ».

Je crois que ma peur fut et est l’imitation de mes pairs. Se précipitant dans leurs études pour, in fine, travailler et cocher les cases de cette existence. Qu’importe qu’elles varient. Que ce fut une carrière, un prêt immobilier, une voiture, un abonnement dans une salle de sport, des enfants pleurant et geignant, une histoire d’amour suffocante et chronophage, une désertion de l’existence par l’exil géographique, l’immortalisation lors d’une sortie périlleuse en parapente, une promotion. Qu’importe, chacun suivait ce qu’il lui semblait-être son rôle.

Mais je n’avais pas choisi d’atterrir ici. Alors quitte à y être sans que mon avis fut questionné, je voulais choisir le déguisement que je porterais. Et aucun ne suffisait pour distiller la beauté, et surtout la nuance, que m’inspirait cette existence pleine de saveurs et de mets organoleptiques.

J’étais comme tous : enfermé dans mon rôle. Mais quitte à l’être, autant lui donner une surabondance de persona.

Je te parlais tantôt de linceul, oui, ce linceul du nouveau, qui couvrait la réalité sous-jacente de ce monde universitaire que je voyais fourmiller pendant que je traversais sereinement ce lieu. Bien qu’ils n’aient échoué encore dans quelques lieux de servitude, mes confrères occupaient déjà à merveille leur rôle dans la non divine comédie.

Les étudiants de lettres, l’air morne et fatigué avec un style encore taché d’une mode gothique à la signification depuis longtemps oubliée. Les dames se pavanant, arborant des chefs-d’œuvre de sophistication en guise de sacs à main, mais catastrophiques sur le plan ergonomique. Les messieurs, décorant la bande sonore de rires gras à la suite de mots arrachant des litres de sang à toute oreille un tant soit peu sensibles. Les matheux portant aux deux tiers des lunettes, non contents de répondre à leur stéréotype par de démodés T-shirts inspirés de la dernière série geek. Les étudiants des sections commerciales, vêtus selon la dernière mode, et dissimulant à peine leurs origines aisées.

Devant ces jeunes âmes, le questionnement se faisait en mon esprit toujours plus pressant. Était-ce la concomitance de leurs goûts culturels et vestimentaires qui les avaient ainsi guidés, ou la volonté, si inconsciente soit-elle, de se conformer à ce que notre société attendait d’eux et du costume qu’ils se devaient de porter pour emplir de joie un public invisible et un metteur en scène appauvri d’inspiration?

Pendant longtemps, il me semble que j’éprouvais des griefs contre mon monde pour tout cela. Et puis, j’appris à pardonner à ces personnes qui ne m’avaient causé de mal, si ce n’est celui de me rappeler que moi aussi, je devais jouer un rôle, rôle qu’il serait sans doute amusant et un peu humiliant de me dépeindre.

J’inspirai tout mon saoul d’air. Un subtil mélange de déjeuner chaud, de pin, et de marijuana envahit mes poumons. Jouissant du spectacle de quelques jongleurs sur le parvis de la bibliothèque, je pris nonchalamment mon envol à pieds vers les bâtiments de sociologie, décidé à percer de mon rôle caché la mystérieuse identité.

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