Quelle est la suite….des événements

J’ai droit à un traitement de faveur des videurs : sans doute ma tête de trentenaire esseulé venant noyer sa solitude dans ce bar pour jeunes vingtenaires, étudiantes et étudiants fauché(e)s, se disputant les dernières gouttes d’une bouteille que nous autres, fiers travailleurs accomplis des années 2010, à présent 20, achetons à tour de bras et de porte-monnaies, sans nous soucier de les bien finir, saoulés d’une ivresse déjà consommée il y a plusieurs années.
J’entends d’ici la manageuse des lieues briefer ses chers gardiens de la paix nocturne : « plus de 27 ans, vous laissez rentrer, ils ont du fric et n’attendent qu’une jolie minette pour payer des verres. Et appelez-les distinctement Monsieur, qu’ils se sentent pousser des couilles car ils ont 20 balles à perdre. » (en fait je pense que c’est pas aussi élaboré ce briefing des troupes, mais l’esprit est là)
Je croise le regard du barman qui me connaît bien : je suis le mec qui laisse des pourboires suffisamment conséquent par rapport aux conneries qu’il raconte une fois bourré. « Ça va bien? Qu’est-ce que ch’te sers?« . Je commande le cocktail du mois. Sans doute le pire à consommer dans ce genre d’endroit.
Pendant que mon hôte s’affaire à créer ce nectar, voilà que j’accroche un regard, celui d’une « pote » (comprenez, une connaissance suffisante pour ne pas être nommée ainsi, mais pas suffisamment proche pour ne pas employer les guillemets). Elle me salue d’une bise cordiale, toute sourire, me demandant ce que je fais là.
Comme les autres, j’imagine…..

Les bancs de l’église sont ornés de ruban de chantier. Je ne comprends pas la logique de la disposition? Puis-je m’asseoir, ou non? Il y a deux fidèles déjà, assis. Diantre! Je ne vais pas risquer de courroucer un saint père un peu vénère. Ah mais oui! Une barrière un banc sur deux, pour la distanciation.
Où en suis-je déjà? Le post-confinement du coup.
Je vais me poser à mi-chemin du premier et dernier banc.
Diantre : une vieille femme au premier rang, la tête face au sol, yeux rivés sur une bible. De derrière, on dirait un manteau se tenant tout seul, pas de tête. Ou si, de temps en temps, un amas blanc qui dodeline tranquillement. Dort-elle? Meurt-elle? Les deux? Je regarde, fasciné, cette scène.

Les souvenirs de mes errances nocturnes me reviennent : ce pont, avec ses cordages et son accès strictement piéton, est propice à l’évocation lyrique. Je me sens bien. Très bien, même. La fraîcheur du soir soulage l’horreur de la suffocation du jour. Le sol est là, bien là, me soutenant fermement.
Soudain, des clameurs derrière moi : quelques jeunes gens, ivres d’alcool et d’eux-mêmes, arrivent en gloussant. Je surprends une partie de moi à lorgner du côté du dédain : cette bande de jeunes naïfs, au discours si crétin. De la vie, ils ne connaissent rien, et s’adonnent à la bêtise sans fin.
Puis me faisant face, un groupe de quadragénaires. Les hommes bedonnant, les femmes au teint poussiéreux, plus de maquillage camouflant, que de véritable trace de l’âge.
La légère houle de sentiments confus qui me traverse n’est que le reflet de mon tourment : je méprise celui que je fus hier, pareil à ces « enfants », et n’accepte pas le moi de demain, qui me font face en préfiguration de mon destin.

Le cocktail n’est pas décevant, il est même surprenant. La framboise embaume et constitue ne envoûtante synergie avec le gin, alcool qui est et, restera, un grand mystère pour la troupe fournie des buveurs de spiritueux dilués.
Face à moi, un groupe de cinq « vieux ». Vieux à côté de moi, le trentenaire. Deux femmes, trois hommes. L’un est petit, donc hors course, l’autre est grand, le regard plein d’intérêt tourné vers une des dames, elle-même lorgnant sur les jeunes de vingt ans. La seconde femme regarde le troisième homme, et lui regarde le plafond.
Quelle magnificence que la dynamique sexuelle au sein d’une espèce aussi sophistiquée que la nôtre.

Je contemple ce jeune homme avec lequel je travaille : il a bu, beaucoup. Et dans l’élan d’honnêteté de l’homme bourré, il me concède qu’il « m’aime bien et qu’il est content qu’on bosse ensemble« . Je suis épuisé : malgré une retenue nette sur les doses du lubrifiant social qu’est la bière, mon corps est lourd, mon esprit lent, mes membres douloureux. Mais je sais que dans le code d’honneur des fêtards, il est dit que passé un certain niveau d’alcoolémie, on se doit d’écouter l’homme saoul et ce qu’il à dire (notez bien la redondance de cette phrase, destinée à rappeler le côté fastidieux de la pensée des gens éméchés). Liturgie récitée, à la sauce du jour, depuis que l’homme est homme (et sans doute qu’il maîtrise la distillation), les paroles de cet orateur de bar résonne dans la nuit.
La scène à quelque chose de touchant : mon compagnon est clairement affecté par les tourments de son histoire d’amour, et me fait leçon sur la question, moi, 7 ans son aîné. Mais je laisse là cette réflexion, et me contente de prendre cela pour ce que c’est : un partage d’une douleur, et également, une sincère et altruiste envie d’aider son prochain à éviter les écueils de ce qui fâchent tous les humains.

Le soleil se lève : avec lui, se montrent les premiers coureurs, les éboueurs, les teneurs de marchés, les aide à domicile, les infirmières de l’aube : les soldats invisibles de la vie réelle.
J’aime à vivre ces instants hors du temps, plus commun à la préparation d’une scène théâtre qu’à une réelle phase de vie. Une mise en perspective de cette existence inexorable. L’odeur des croissants chauds emplit mes narines : l’astres est là, et battant le pavé d’un bon pas, je rentre chez moi.

 

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