Le Jardin Carmin

Prologue

Je me souviens de cet étrange endroit : bien que la lumière naturelle n’ait éclairé ce parterre de fleurs que durant la période diurne, des moisissures à l’éclat coruscant illuminaient l’endroit pendant la nuit. Le Jardinier m’avait confié que « certaines fleurs n’aiment pas à connaître plus les ténèbres que ne les ont déjà connues ». Ce vieux fou sénile m’avait toujours donné le sentiment profond d’être un génie de la botanique et un simplet de la rhétorique, car nombre de ses paroles ne semblaient faire sens que pour lui-même.

 

Chapitre 1 : Coquelicots, Empire et Royaume

Tout avait-été si soudain : l’agression de mes deux jeunes sœurs, mon intervention pour les défendre, le colle-port de mon acte de violence et ma convocation au château du Roi. Mon maniement des deux serpes lors de cet incident avait apparemment retenu l’attention d’un émissaire royal présent ce jour-là.
A mon arrivée au château, j’appris qu’on attendait de moi que je me forme à l’art du combat. Dès lors, le Maître d’armes devint mon précepteur attitré. Il avait pour mission de m’enseigner le maniement des armes traditionnelles pour ensuite parfaire mon art dans le style qui me serait le plus adapté. L’apogée de ma formation me mènerait au poste de bras droit du Commandant de la garde, frère aîné du Maître d’armes.
Entrés au service du Roi il y a de nombreuses années, le Maître d’armes était le plus jeune d’une fratrie de trois garçons dont le Commandant de la garde était l’aîné et l’Ensorceleur de la salle de la Porte le benjamin.

Le Commandant avait pour mission d’organiser la petite armée du Roi et d’assurer la gestion des frontières du royaume. Bien que le conflit qui sévissait restait officieux, le royaume entretenait de belliqueuses relations avec l’Empire du souverain Hêrald dont il partageait une des frontières. Mon Maître m’expliqua que le château dans lequel nous nous tenions reposait sur une Porte mystérieuse dans une salle nommée salle de l’Au-delà, dont les secrets étaient connus du Roi seul et dont il était le gardien. Dans cette tache, il était assisté par sa Garde Royale ainsi que le frère de mon Maître : l’Ensorceleur de la Porte.

 

Chapitre 2 : Epousiódis

<<Bien qu’il faille marcher avant de courir, j’aime à montrer à mes élèves l’objectif final de leur entraînement>> dit avec calme et sérénité mon Maître. <<Sais-tu pourquoi ton enseignement m’a-été confié?>>.
Je cherchai quelques secondes une réponse présentant un minimum de crédibilité, mais au bout d’un moment qui me sembla une éternité, je dus briser ce silence et répondis d’une voix pleine de honte un <<Non>> discret. Le Maître se fendit d’un léger mais néanmoins visible sourire satisfait, comme s’il attendait avec impatience une réponse qu’il savait d’avance négative :
<<Comme tu as du le remarquer, je ne suis pas l’unique Maître d’armes du royaume. En revanche, mes élèves, eux, ont un destin unique : celui de porter une des armes transcendantes que possède le Roi.>> Il marqua un silence tout en m’irradiant d’un regard scrutant le moindre de mes traits. J’avais vaguement entendu quelques récits sur ces fameuses armes transcendantes, mais je les avais attribués à des légendes plus qu’une vérité tangible, et l’étonnement que devait lire mon Maître sur mon visage lui faisait part de mon trouble intérieur. <<Sais-tu ce que sont ces armes?>>. Là encore, ma seule expression fut suffisante pour qu’il poursuive :
<<Il existe en ce monde trois éléments fondamentaux. Le premier représente la matière et l’énergie physique. C’est lui qui compose notre corps. Le deuxième représente la magie  et tout ce qu’elle permet : cet élément-ci compose notre esprit. Enfin, il en existe un troisième très rare, qui compose ce qui donne leur singularité aux armes transcendantes, l’épousiódis, et qui compose également notre âme. Même moi, j’ignore ce qui a le pouvoir de contraindre ce dernier élément pour en forger des armes. Mais le fait est que notre Roi a réuni plusieurs de ces objets afin de renforcer sa force militaire pour défendre la salle  de la porte de l’Au-delà.
-Que garde cette porte, demandais-je?
-Nul ne le sait sauf le Roi. Une fois par mois, il est tenu de franchir la porte, mais on ignore pour quelle raison….>>

 

Chapitre 3 : Armure et leçon :

Ce jour-là, mon Maître m’attendait dans la salle d’entraînement en compagnie d’un autre apprenti que je connaissais car il avait la réputation d’être particulièrement maladroit et empoté. Me voyant arriver, mon Maître m’invectiva :<<Je te présente Ikivos, je lui ai demandé de nous assister pour la leçon d’aujourd’hui.>> Nous entendîmes le fracas d’une armure qui entrait dans la pièce. Je me retournai et vit un des Gardes Royaux. Je le vis échanger un regard avec mon Maître puis retirer le plastron de son armure pour le tendre à mon professeur et se tenir ensuite en retrait contre un des murs de la pièce. <<Enfile-la!>> dit avec bienveillance mon maître à Ikivos qui s’exécuta. A ma grande surprise, l’armure, conçue à la stature du garde, s’adapta à celle d’Ikivos. Mon Maître me tendit alors une épée, relativement légère. Puis je l’entendis m’ordonner d’une voix ferme et dépourvue de toute forme d’humour :<<Attaque Ikivos pour lui porter un coup fatal!>>.
Je restai là, quelques instants, à réfléchir à cette folle situation : moi une épée à la main, ayant pour ordre d’attaquer ce jeune homme désarmé. Voyant les sourcils de mon Maître se froncer, je tentai donc une attaque légère à l’épaule, priant pour qu’Ikivos esquive, ce qu’il fit avec une vivacité surprenante pour quelqu’un supposément peu agile. Avec un calme olympien, les yeux tournés vers le sol, mon Maître s’adressa à moi :<<Si tu désires suivre mon enseignement, la règle fondamentale est la confiance qui lie le maître à son élève. Je ne souhaite pas faire de toi un soldat fratricide, donc à présent, attaque Ikivos, comme s’il avait assassiné toute ta famille.>>
La perplexité m’assaillait. Néanmoins, je saisis cette fois à deux mains mon épée afin de gagner en précision et en force et je me lançai avec toute la vivacité de mon corps à l’assaut de mon pauvre et innocent adversaire. Visant le centre de sa poitrine, je portai un coup d’estoc à la hauteur du souhait du Maître, mais craignant pour la vie d’Ikinos. Et une fois encore ce-dernier esquiva avec une vélocité redoutable! Bien que l’élan m’emporta, je parvins à me stabiliser à nouveau, entendant un sobre <<Continue!>> de mon Maître. Je tentai un coup tranchant, qu’Ikinos esquiva en se baissant. Après quelques attaques et échecs similaires, je sentis la fatigue apparaître, ainsi que l’énervement avec elle. Quel était le but de cet exercice? Me démontrer que malgré une cuirasse sur le dos, Ikinos était le meilleur esquiveur du royaume? Cette fois je ne lançais plus mes attaques pour répondre à un ordre, mais par fierté : montrer que je pouvais aisément toucher ce jeune homme, pourvu que je me concentre véritablement. Mais rien à faire : Ikinos esquivait. Seulement…il semblait ne plus être maître de son corps, comme si ce-dernier se riait de son possesseur et sautait vivement afin d’éviter chaque coup. A force d’assauts répétés, Ikinos se retrouva dos au mur de la salle. Cette fois, il serait limité dans ses mouvements et je pourrais enfin l’atteindre. Je préparai mon ultime assaut lorsque j’entendis <<Assez! Merci Ikino>>. Au summum de la frustration, j’abandonnai néanmoins mon projet et retournai auprès de mon Maître.
<<Maître, Ikinos est-il un magicien de la gestuelle?
-Tu as donc remarqué, c’est bien, tu as un œil observateur. L’armure que porte Ikinos est la cuirasse de la Dérobade : il s’agit d’une des armes transcendantes du royaume, constituée d’epousiódis. Comme tu l’as sans doute compris, cette armure permet à son possesseur d’esquiver toutes les attaques qu’il est physiquement possible d’éviter.
-C’est pour cela que vous nous avez fait cesser lorsqu’Ikinos s’est retrouvé acculé au mur?
-Tu as un esprit vif. Tout à fait! Je pense que la cuirasse eut pu préserver Ikinos, mais je ne voulais pas prendre de risque, le garçon n’étant pas coutumier de l’usage de cet objet.
-Mais l’armure ne risque pas d’interférer avec le jeu de l’arme de son porteur?
-Si en effet : le Garde Royal qui porte cette armure en temps normal a été longuement entraîné afin d’anticiper les actions de l’armure tout en étant capable d’attaquer avec son arme. Il est probable que muni d’une épée, Ikinos eut risquer de se blesser tout seul. L’armure eut alors du esquiver et tes attaques et les siennes.>> acheva mon Maître avec un sourire malicieux.

 

Chapitre 4 : Porte et Royaume de l’Au-delà

C’était étrange, bien que les coquelicots changeaient d’aspect à chacune de mes venues au Jardin, aucun ne semblait pousser ni ne changer de taille, perdre ses pétales ou ses feuilles. Apparemment, ils ne faisaient que changer leur orientation par rapport à la lumière, mais aucune jeune pousse n’apparaissait. Le Jardinier semblait une fois encore inspecter chacun d’eux comme s’ils s’étaient agit de chatons. <<N’oublie pas d’arroser ceux de la partie Est du Jardin : que dirais-tu si le maître cuisinier oubliait ta pitance!>>. Ronchonnant un peu, je partis remplir une fois encore mon arrosoir, lorsque je vis mon Maître se diriger vers moi. Moi qui songeais à cette mystérieuse salle de l’Au-delà, peut-être qu’à la faible lueur de ce Jardin étrange, toute propice à la confidence, mon Maître daignerait calmer ma curiosité :
<<Maître, quelle est la fonction de votre frère cadet au sein de cette mystérieuse salle?
-Comme tu le sais, il est Ensorceleur de cette salle et également son gardien. Connais-tu les arts de l’ensorcellement?
-Très peu Maître. Il y a une ensorceleuse dans le village d’où je viens, mais excepté éloigner les loups et les mauvais esprits, je n’ai point connaissance de plus de ses pouvoirs.
-Ahahaha, tu sais donc l’essentiel de ce que font les ensorceleurs. Ils font partie de la caste des Magiciens, et leur rôle est avant tout de bâtir des barrières contre différentes choses : phénomènes, magie, êtres vivants etc.
-Et votre frère dans tout cela?
-Et bien il est l’architecte d’un puissant ensorcellement protégeant la Porte de l’Au-delà des présences malveillantes mais également d’autres sortilèges qui pourraient gêner les utilisations que fait le roi de ce portail. Tu pourrais le voir comme une sorte de garde-fou de la Porte.>>

Je vis mon Maître pensif, le regard perdu dans le vague, comme s’il songeait à des années de partages fraternels aujourd’hui révolus.
<<Pourquoi avez-vous chacun choisi une route différente, vos frères et vous, risquais-je
-Oh tu sais….la réponse est très simple : mon frère aîné a toujours eu un talent pour mener les autres et s’en faire obéir, mon second frère a très tôt été attiré par les arts mystiques.  Quant à moi, la seule chose que je n’ai jamais su faire est de me battre. Le fait est que tous trois, nous avons toujours été doués dans notre domaine respectif, ce qui nous a valu ces places de choix sous les ordres de sa Majesté.
-Etes-vous également le Maître d’armes de notre Roi?>>
Mon Maître étouffa ce qui semblait être un rire assez franc.
<<Non. Sache que notre Roi maniait déjà l’épée, dit-on, lorsque je ne tenais pas encore debout.
-Oh…je comprends, il ne se bat plus du fait de son grand âge?
-Hummm….et bien disons qu’on ne le voit pas se battre souvent. Quant à la responsabilité de son grand âge là-dedans, je ne sais si la vérité se tient là ou ailleurs.>>
Je vis mon Maître parcourir tout le Jardin d’un regard lent. Il semblait le contempler avec une expression de dégoût mais également de pitié.
<<Je sais qu’arroser les coquelicots de sa Majesté peut sembler une tache ingrate et inadaptée pour le sort que l’on te réserve comme membre futur de la Garde, mais fais-le consciencieusement : le Roi tient beaucoup à ce Jardin.>>

 

Chapitre 5 : Invasion et Contre-Attaque

Le tocsin du clocher sonnait de plus belle. Je venais d’émerger du sommeil, lorsque j’entendis des bruits de fracas et d’armes s’entrechoquant. Mon Maître arriva en trombe dans ma chambrette, l’air aussi ahuri que l’heure matinale le laissait escompter :
<<Prends ton arme et ton bouclier de poing et suis-moi : le château subit une attaque et la garde de nuit a été submergée!>>

Je saisis ma rapière et mon bouclier, regardant au passage rapidement par ma fenêtre : je vis aux portes du château une troupe d’un millier d’hommes, certes insuffisante pour faire ployer le royaume, mais bien suffisante pour venir à bout de la garde restreinte qui se tenait dans les murs de notre forteresse.
Nous arrivâmes dans la cours où nous attendait le Commandant de la Garde qui s’écria à la vue de mon Maître :<<Mon jeune Frère : nous sommes parvenus à fermer la porte du château à temps. Seulement, de nombreux ennemis se sont hissés sur les murs grâce à des grappins et ont submergé la garde de nuit. Nous ne savons pas ce qu’ils projettent de faire et c’est un jour de Sortie.
-Ainsi le Roi est dans l’Autre Monde….cette attaque ne peut être le fruit du hasard.
-Si fait : j’applique les ordres de sa Majesté et vais défendre le peuple sous notre protection. Prends avec toi vingt de mes hommes et porte secours à la garde de nuit afin de reprendre le contrôle du mur d’enceinte. Une fois victorieux, porte vite assistance à notre frère dans la salle de la Porte, j’ai un mauvais pressentiment concernant l’objectif de cette attaque.>>
Vingt hommes? Avais-je bien entendu? Cela me semblait si peu pour aider une garde de nuit composée d’une centaine d’hommes et n’ayant su repousser cet assaut.
Suivis, par notre petite cohorte, nous entamâmes la reconquête des murs, mon Maître en tête. Je réalisai à cet instant que j’ignorais quel était son arme de prédilection.

Arrivés sur les remparts, nous pûmes constater l’ampleur du combat : nos gardes se battaient à un contre trois et semblaient complètement dépassés. Sur nos arrières, il ne restait qu’une quinzaine de longueur de mur sur lesquels se battaient cinq gardes contre une vingtaine d’ennemis.
<<Portez assistance à nos compagnons et nettoyez ce pans. Une fois les ennemis éliminés, rejoignez-nous : mon élève et moi-même engageons l’autre coté de l’enceinte.>> Acquiesçant, nos camarades se jetèrent à l’assaut de l’ennemi. S’arrêtant soudainement, mon Maître se tourna vers moi :<<Bien que ta formation ait commencé il y a quelques mois et qu’il ne fasse aucun doute de tes aptitudes au combat, contente-toi de couvrir mes arrières au cas où un lâche attaquerait par cet autre côté. Mais ne te mets pas en danger! Ta mission dans notre formation consiste uniquement à me permettre de pouvoir me concentrer sur ce qui me fait front et cela uniquement. Sois les yeux qu’il manque à mon dos. En avant!>>
Je vis alors mon Maître dégainer un manche d’une longueur de poignard et appliquer un coup sec sur ce-dernier : des deux extrémités jaillir un prolongement, chacun achevés par une lame effilée, telle une lance à deux pointes. Il bondit en avant, comme s’il partait à la chasse aux cerfs et non à l’homme.

 

Chapitre 6 : Salle de l’Au-Delà et Ensorceleurs

C’était incroyable. Nous avions combattu quelques minutes et devant les assauts spectaculaires de mon Maître, les soldats ennemis avaient pris la fuite afin de rejoindre leurs compagnons déjà descendus dans la cours du château. Mon Maître ne se battait pas, il voltigeait. Armé de sa double lance, sans doute sa propre arme transcendante, d’un bouclier dorsal, de deux protections pour ses avant-bras ainsi que de jambières. Il avait choisi d’abandonner toute forme de défense lourde afin de privilégier une vitesse de mouvements et d’exécution redoutable, lui permettant également de viser avec une précision phénoménale les points névralgiques de ses adversaires. Aucun d’entre eux n’avait su lui résister plus de quelques secondes. Devant mon air hébété, l’un des soldats qui nous avait rejoint me demanda, presque amusé :
<<C’est la première fois que tu le vois combattre?
-Oui, parvins-je à articuler. Son bâton est son arme transcendante, n’est-ce pas?
-Une arme transcendante? Non, le Maître d’armes n’en porte point. Selon lui, si ses élèves ont-été bien formés, ils méritent plus que lui d’en porter une car ils sont défenseurs du royaume, et lui simple instructeur. Ainsi, lui en laisser une serait une perte pour le royaume. Cependant, sa lance est enchantée : elle peut porter un coup fatal à une arme transcendante.>>
A l’entente de ses mots, je me figeai : il existait des êtres d’une telle dextérité. Nul besoin de se questionner sur le fait qu’il était devenu l’instructeur des porteurs d’armes transcendantes. Même avec une cuirasse de Dérobade, il serait difficile d’échapper à des assauts aussi méticuleux et rapides. Subitement, un bruit de roches brisées attira mon attention : une partie de la muraille du Donjon Royal venait de tomber dans la cour.
<<La salle de la Porte subit un assaut, viens avec moi. Quant aux autres, rejoignez le Commandant de la Garde pour l’épauler!>>
Nous nous élançâmes dans les escaliers du donjon.
<<Ne serais-je pas davantage à ma place parmi nos hommes, Maître, demandais-je, le souffle me manquant.
-Mon Frère avait raison : s’ils attaquent la salle de la Porte, nous sommes véritablement menacés. Je ne songe pas à la juste place que tu devrais occuper pendant cette bataille, mais à la place qui t’assurera le plus de chances de survivre à cet affrontement.>>
Nous continuâmes notre ascension, croisant des corps d’alliés et d’ennemis de part et d’autres de notre chemin. Puis, lorsque nous arrivâmes en vue de l’entrée de la pièce, à la porte fracturée, je vis mon Maître décontenancé se tourner vers moi :
<<S’ils sont parvenus à entrer, cela signifie qu’ils ont un ensorceleur avec eux.  Il est essentiel que nous mettions tout en oeuvre pour protéger l’intégrité de la Porte et mon Frère ensorceleur car, seul lui peut permettre au Roi de repasser la Porte. Bats-toi comme jamais, et vends chèrement ta vie!>>

 

Chapitre 7 : Larmes, Effondrement et Reddition

En franchissant l’arche de l’entrée, nous vîmes un spectacle terrifiant : La Garde Royale se battant vaillamment devant la Porte contre une nuée d’adversaires et sous les yeux malveillants d’une forme encapée que j’eus pu reconnaître parmi mille : fidèle aux portraits que j’avais vu de lui, l’Empereur Hêrald, aux côtés duquel se tenait Kilz’hu, son fils, observait la scène l’air amusé. La stature de Kilz’hu étant impressionnante. L’histoire racontait que sa mère était une Ogresse et qu’en se liant ainsi à elle, l’Empereur aspirait à créer un fils que nul autre guerrier ne saurait égaler. Devant la Porte se tenait un homme avait une longue cape de magicien. Sans doute s’agissait-il de l’ensorceleur de l’Empereur, chargé de sceller la Porte.
Et je vis alors le visage de mon Maître se décomposer. Suivant la trajectoire de son regard, j’aperçus le spectacle qui le faisait ainsi blêmir : sur le sol, encadré par cinq gardes ennemis, reposait une silhouette dans une marre vermeille. A la robe de magicien que portait la silhouette, je compris qu’il s’agissait du Frère de mon Maître. Ce-dernier, dans un hurlement horrible se jeta sur les cinq hommes et les terrassa avant que l’un d’eux n’ait pu se mettre en garde. Larmoyant et tenant son frère cadet dans ses bras, il implorait son pardon :
<<J’aurais du venir plus vite, sanglota-t-il. A présent que tu pars, tout est perdu, personne ne saurait ramener le Roi.
-Ne t’en fais pas mon cher et jeune Frère….Notre Roi ne dépendrait jamais d’une vie unique….Il a le pouvoir de revenir….Le tocsin l’a prévenu….Mais il faut lui en donner le temps…..Et il ne faut pas que la porte soit scellée par l’ensorceleur de l’Empereur….
-Garde tes forces!
-Il est trop tard pour moi mon Frère….je…>>
Un éclat de rire à glacer le sang rompit cet échange : Hêrald nous apercevant, s’avançait vers nous accompagné de son fil et quelques hommes de main.
<<Voyez-vous ça : les frères réunis. Quel spectacle touchant. Une fin en famille, beaucoup n’ont pas cette chance.
-Égaies-toi….lorsqu’Il reviendra, il te donnera sans doute  l’opportunité de cette fin à ton fil et toi…avide envahisseur, articula le Frère ensorceleur
-Oh je pense que votre cher et vénéré roi ne ressortira jamais de son monde de chimères.
-C’est parce que la foi te manque….que ton sort est déjà scellé>> répliqua l’ensorceleur. Puis se tournant vers son frère benjamin : <<Je te dis adieu. Nous nous reverrons en un autre monde. Pour le Royaume!!!!!
-ATTENTION!>> hurla mon Maître dans ma direction.

En rendant son dernier souffle, l’ensorceleur déclencha une déflagration qui projeta chaque personne aux quatre coins de la pièce. Je sentis mon expulsion s’achever grâce à une des deux colonnes soutenant l’arche de la Porte qui stoppa mon mouvement net. A mes pieds se tenait un soldat Royal. Le sang coulait de sa bouche : je vis son regard s’agiter entre la masse d’arme qu’il tenait encore dans sa main et la colonne à laquelle je m’adossais. Dans le tumulte, je n’avais pas remarqué que la seconde colonne était maintenant effondrée et je compris alors : je me saisis de la masse d’arme et chutai violemment en arrière, ayant pris un élan trop important pour soulever l’arme ridiculement légère à la lumière de sa taille. Je pris à nouveau la masse d’arme, et de toute mes forces, frappai la base de la colonne qui explosa en mille morceaux, provoquant la chute de l’arche qu’elle soutenait et ensevelissant la Porte et l’ensorceleur impérial qui se tenait devant sous les gravats.
<<Misérable insecte, hurla l’Empereur. Kilz’hu, saisis-toi de cet infâme cafard!>>. Les soldats présents, ébranlés par la détonation puis l’effondrement de l’arche, se ressaisirent et vinrent à mon secours. Mais la force de Kilz’hu était si colossale qu’en quelques coups, il venait de décimer les malheureux venus me porter assistance. En position de défense, je cherchai le point faible de l’armure de ce colosse. Il attaqua sans aucune feinte : j’armai mon bras gauche pour contrer son attaque avec mon bouclier. A ce moment je sentis une douleur terrible déchirer mon avant-bras : la puissance de ce guerrier était telle qu’il avait fait volé en éclat mon bouclier et les os de mon bras. Il se saisit de moi et regarda son père, attendant l’ordre suivant.
<<Bon, mon cher Maître d’armes : donne l’ordre à tes hommes de se rendre et nous serons magnanime avec ton élève.
-Non, n’en faites rien, criais-je malgré moi
-Je ne puis ordonner à ces hommes d’agir contre leur honneur. Néanmoins, j’ai déjà le sang de mon Frère sur les mains et ne souffrirai pas d’avoir celui d’un de mes élèves également sur la conscience. Prenez ma vie mais épargnez la sienne.>>
Jubilant, l’Empereur vint à mes côtés, ramassa la masse d’armes qui avait anéanti la colonne et revint nonchalamment vers mon Maître.
<<Je vous laisse entre de bonnes mains, celles de mon fil. Tu peux t’amuser un peu, mais dès que tu as maté leurs dernières forces, finis-en et rejoins-moi. Je pars à la recherche des autres armes.>>
Et l’Empereur s’évanouit dans l’escalier de la tour, armé de la masse d’arme qu’il avait séparé en deux armes jumelles et de la cuirasse de Dérobade. J’entendais mon bras hurler sa douleur, la mort eut-été plus douce. Et elle viendrait sans doute plus vite qu’à son tour, nos forces étant bientôt vaincues. Mon Maître avait le regard perdu dans le vide, et Kilz’hu ricanant tel un simplet, semblait au comble de la jubilation.

 

Chapitre 8 : Grondement et Renaissance

Kilz’hu S’amusait de voir nos hommes mener un dernier baroud d’honneur, commentant par des remarques désobligeantes et peu inspirées la scène. Je n’aurais su dire le temps qu’il s’était écoulé depuis le départ de l’Empereur. Une éternité selon moi, tant la douleur était insupportable. Tout allait s’achever ainsi, je mourrais aux côtés de mon Maître en étant probablement l’opprobre de ses élèves. Je n’aurais pas eu la chance de saluer mes chères petites soeurs avant de quitter ce monde…..tout était fini…….

 

 

 

 

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Je sursautai en entendant ce qui ressemblait à un coup de marteau sur une cloche gargantuesque. Ayant à peine réalisé d’où provenant ce son assourdissant, je tombai des mains de mon agresseur, Kilz’hu ayant relâché son étreinte pour éviter une lance diriger sur son bras. En plus d’avoir surpris la pièce entière, le fracas assourdissant semblait avoir arraché mon Maître à la torpeur funèbre dans laquelle il se tenait. Celui-ci avait abattu en un instant ses geôliers et avait envoyé une lance sur le fil de l’Empereur avec une détermination effrayante. J’entendis alors qu’il hurlait dans ma direction. <<Cours!>> parvint à mes oreilles et je sentis de mes pieds jaillir un instinct de survie surnaturel qui me permit d’échapper à mon agresseur titanesque.

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Le courage des derniers gardes Royaux semblait revenu. L’un d’eux se tourna vers mon Maître et s’écria, la voix pleine d’espoir : <<Allez stopper l’Empereur, nous nous chargerons d’eux jusqu’a ce qu’Il arrive!>>.

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Cette fois je venais de saisir : c’était la porte derrière les éboulis qui émettait ce son. Que se passait-il, la tour de la Porte s’effondrait-elle? Mon Maître m’entraîna dans l’escalier, arme à la main. <<Nous avons rempli notre mission : le Roi est en route. Malheureusement, la Porte est également composée d’epousiódis. Sans mon Frère pour ouvrir le portail, il va devoir détruire une partie de l’essence de la Porte afin d’entrouvrir un passage vers notre monde. Mais notre mission première est accomplie : aucun sortilège ne pourra l’empêcher de nous rejoindre à présent! Notre seconde mission est de protéger notre peuple à présent, je vais porter assistance à mon Frère aîné et tu tacheras de te mettre à l’abri.>>

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Ce son avait quelque chose d’effrayant, de sinistre. On eu dit le tintement de cloches mortuaires, comme si le monde enterrait la vie qui le peuple. Chacun de mes pas me rappelait le triste sort que venait de connaître mon bras, la douleur se ravivant à chaque marche de l’escalier.

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

La honte m’emplissait : nous venions d’abandonner dix hommes contre une cinquantaine d’ennemis, leur promettant une mort assurée. Le son de ce gong résonnait véritablement comme un requiem pour les courageux soldats tombés au combat.

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Je ne comprenais plus le sens des choses : cet escalier n’en finissait pas. Pourquoi avoir mis tout en oeuvre afin que le Roi revienne pour abandonner son lieu d’arriver au main de l’ennemi. Même mon Maître n’aurait su faire face à ses soldats avec à leur tête Kilz’hu : quel intérêt de permettre au Roi de revenir pour l’abandonner à un si funeste destin?

 

<<<<<<<<<BAM>>>>>>>>>

Enfin la voilà apparaissant : la lumière de l’extérieur. Arrivés dans la cours, nous pûmes découvrirent des amoncellement de corps des deux camps. Et voilà qu’arrivait l’Empereur, tout de nouvel équipement paré. Et contre lui se tenait le Frère aîné de mon Maître, le Commandant de la Garde.

 

Chapitre 9 : le Front des Frères

Le bruit assourdissant avait cessé. Était-ce du à notre sortie de la tour? Non. Je pouvais encore entendre distinctement le bruit des armes de la Garde Royale qui défendait la Porte. Ce bruit s’était d’ailleurs intensifié, comme si les soldats avaient eu un regain divin de force.
Mon Maître échangea un regard avec le Commandant de la Garde qui sembla instantanément comprendre le sort qu’avait subi leur Frère :<<Hêrald : pour tous les hommes qui sont tombés aujourd’hui et pour mon Frère, je vais vous abattre.
-vaniteux petit commandant de pacotille, tu rejoindras bientôt ton Frère aux pays des courageux imbéciles.>>
Saisissant son épée et son lourd bouclier, le Commandant se jeta sur l’Empereur qui esquiva sans difficulté. Je reconnaissais bien là le pouvoir de la cuirasse de Dérobade. Et je pris peur en voyant dans chaque main de l’Empereur ce qui semblait-être une moitié de la masse d’arme qui me permit de détruire la colonne.
<<Ne portez-vous pas secours à votre Frère Maître?
-Je le gênerais : il se bat avec deux armes transcendantes. Pour pouvoir exploiter leur plein potentiel, il doit pouvoir occuper tout l’espace de combat.
-Quelles sont-elles?
-Le bouclier qu’il porte est l’Egide de l’Indomptable : il s’agit d’un écu capable d’arrêter l’élan de tout objet entrant en contact avec lui. Son épée, quant à elle, est le Cimeterre de l’Agonie : il s’agit d’une arme capable de trancher tout objet non magique ou transcendant.
-Donc s’il parvient à toucher l’Empereur, s’en sera fini de lui.
-S’il y parvient oui….>>
Le ton dont usa mon Maître me laissa un désagréable sentiment. Le combat dura un long moment, soutenu par le vacarme de la bataille se déroulant toujours en haut de la tour de la Porte. Il était évident que le Commandant maîtrisait l’art du combat bien mieux que son adversaire, mais les murmures de la foule laissait entendre que l’Empereur possédait plus d’armes transcendantes sur lui qu’on n’en eut jamais comptées sur un seul homme. Chaque coup de masse d’arme semblait envoyer dans l’air des ondes de choc d’une violence inouïe. Bien que le Commandant parvint à stopper la majorité de ces assauts grâce à son écu, il semblait se fatiguer.
Finalement, ayant réussi à éviter une charge du Commandant trop audacieuse, l’Empereur esquiva l’attaque et parvint à asséner un coup mortel à son adversaire en l’attaquant sur son flan non défendu par l’Egide. Le Commandant n’était pas encore tombé au sol que son Frère se jetait sur l’Empereur, abattant un bouquet d’attaques formidables sur l’homme qui semblait dérouté et dépassé par ce qui se produisait.
Là où le Commandant peinait à maintenir sa position de combat, mon Maître occupait l’espace avec une aisance déconcertante. Bien qu’il ne parvint pas à toucher l’Empereur dont la cuirasse évitait mille coups, il semblait laisser ce-dernier en grande difficulté. Je remarquai d’étranges souliers que portait l’Empereur et qui semblaient lui éviter le côté pataud que présentait Ikivos à l’entraînement lorsque ses jambes ne savaient suivre les mouvements de l’armure.
Ne parvenant pas à atteindre l’Empereur de sa lance, mon Maître parvint cependant à asséner à celui-ci un violent coup au visage, provoquant un flot de sang de son nez. Fou de rage, l’Empereur tenta un geste imprudent, semblant lutter contre la cuirasse elle-même. Saisissant l’ouverture que lui offrait son adversaire, mon Maître parvint à transpercer l’un des souliers de sa lance, arrachant un violent cri à Hêrald. Malheureusement, ce-dernier saisis l’opportunité de la lance immobile dans son pied et fendit l’air ainsi que plusieurs côtes de mon Maître qui s’effondra au sol dans un bruit sinistre. L’Empereur se recula, et essuya le sang dégoulinant de son visage puis de son pied avec la cape qu’il portait : là où se tenait des plaies béantes résidaient à présent des cicatrices parfaitement refermées. Triomphant, l’Empereur s’écria :
<<Alors? Y-a-t-il un volontaire pour porter secours à votre cher Maître d’armes? Personne? Et bien déposez les armes, et je serai magnanime.>>
Tout était terminé : si même mon Maître n’avait su venir à bout de lui, personne ne le pourrait. Il allait exécuter mon Maître, les derniers fracas de la tour s’étaient éteints, emportant avec eux le dernier espoir d’une Garde Royale victorieuse. Le château était à l’Empereur, et le royaume avec.

 

Chapitre 10 : Manteau Rouge et Cuirasse Trouée

Puisqu’il en était fait de nous, je ne laisserais pas mon Maître mourir seul. Mon bras droit encore valide, je saisis fermement ma rapière et me tendis pour partir à l’assaut de ce vil ennemi. Mais une main fébrile me retint : une vieille dame se tenait derrière moi, me regardant avec un sourire aux coins des lèvres :
<<Tendez l’oreille!>>
Il n’y avait plus un bruit. Ou plutôt si. Du silence mortuaire du château s’échappait un son qui se répétait avec un rythme régulier. Le bruit provenait des escaliers de la tour, sans doute des bruits de pas. Apparemment, notre Garde était partie avec les honneurs : ce son tranquille ne laissait pas craindre plus d’une personne. Le sourire de la vieille femme s’accentua :

tap – tap – tap – tap – tap – tap

L’air était comme suspendu. Bientôt, avec ce bruit de pas tranquille surgit un petit friselis de cape jouant avec le vent.

chhhhh-chhhhc-chhhhh

tap – tap – tap – tap – tap – tap

chhhhh-chhhhc-chhhhh

Et enfin un bruit que j’eus du mal à identifier se fit entendre. On eut dit une étoffe humide traînée sur le sol à intervalle régulier.

slllllllllll-chhhhhhh-tap-tap-sllllll-chhhhhh-tap-tap

L’ensemble faisait un son paisible mais curieusement dérangeant. Tous les regards étaient à présent posés sur l’orifice donnant sur l’escalier de la tour d’où provenait cette mélopée surprenante. L’Empereur avait totalement délaissé mon Maître, et semblait suspendu aux lèvres de cette bouche béante qui exultait ces mots étranges : sllllllll-chhhhhhh-tap-tap-tap.

Et soudain je la vis. Une silhouette se dessina dans l’entrebâillement de la porte : une silhouette encapuchonnée, se tenait là, immobile, et ayant fait taire sa cacophonie étrange à l’instant où elle était devenue légèrement visible. Ayant troqué son apparence sonore contre une image, la chose qui se dessinait face à moi était véritablement  d’aspect décontenançant. Une large forme de cape en dessinait les contours, terminée en son sommet par un capuchon qui dissimulait une tête impossible à voir. Et au milieu de cette capuche, se tenaient deux yeux. Je savais qu’ils étaient là, non parce que je les voyais, mais parce que je sentais qu’il me regardaient, qu’ils regardaient l’Empereur, mon Maître, la vieille dame, nous tous.

<<Ainsi, l’inévitable se produit : te voilà face à moi. Cela t’aura cependant coûté tout ta Garde, n’est-ce pas?>> s’écria l’Empereur jubilant, avec un sourire sur le visage, mais une peur évidente dans la voix.

La « chose » s’avança lentement dans la lumière du jour et je compris alors ce qui produisait ce bruit étrange d’étoffe humide : une traînée d’un rouge vermillon se dessinait dans le sillage  de la cape que portait la mystérieuse apparition. Elle avait du traverser la salle de la Porte jonchée des cadavres d’au moins soixante-dix hommes. Foulant aux pieds ennemis comme alliés, l’entité quasi spectrale avait ainsi imbibé sa parure de leur sang. Cet être surnaturel plongea l’une de ses mains gantées de métal sous sa cape et en ressortit…une tête : celle du fils de l’Empereur. J’entendis soudain une voix semblant venir du fond d’une caverne millénaire :

<<Que voilà un grand et vaillant rejeton,
A l’imposante et solide constitution,
Aussi adamantine qu’éphémère,
Car déjà s’achève pour lui la guerre.

Tu moques de mon retour le prix,
Qui fut ainsi celui du sang,
D’évasures funestes dans mes rangs,
Le tien fut ton fils et prochainement ta vie>>

Décontenancé, je vis l’Empereur abattre l’une de ses masses d’arme jumelles sur la tête de son défunt fils, en signe de défi, et regardé avec des yeux plein de rage le Roi enfin arrivé :
<<Tu parles avec élégance. Voyons si tu meurs avec la même éloquence!>> Et il se jeta sur le Roi qui esquiva avec une rapidité déconcertante la première attaque. Et avec cette même voix profonde, entonna :

<<Accepte sans rechigner ton exécution,
Je serais magnanime et t’accorderai la Rédemption,
Lève une fois encore ton arme contre moi,
Et sache que même de ma personne, miséricorde tu n’auras pas>>

Armé de ses deux masses d’arme, l’Empereur se lança dans un assaut plein de rage contre le Roi. Ce-dernier souleva alors les commissures de sa cape, révélant deux épées jumelles : l’une blanche comme le jour et l’autre noire comme la nuit. En un éclair, il dégaina simultanément ses armes.

<<Je porte en moi une douce espérance,
Celle que le jeu de ces vies d’allégeance,
Furent un spectacle réconfortant pour toi,
Car à présent de ta vie sonne le glas,
Et ainsi débute le seul et vrai combat,
Celui qui finit ton règne et t’oppose au Roi.>>

et déclamant, le Roi se lança dans ce qui tenait plus d’une danse que d’un combat. Là où le commandant avait utilisé son lourd bouclier pour stopper les coups répétés des masses d’arme, le Roi se contentait d’éviter les attaques. Profitant du tumulte, je m’élançai pour porter secours à mon Maître.
<<Regarde bien. Peu ont l’occasion de voir cela en une vie.>>
Mais bien que le Roi fut agile, il semblait évident qu’il évitait le choc de ses propres armes contre celles de l’Empereur. C’est avec un grand étonnement que j’avais pu constater la puissance qui se dégageait de la masse d’arme lorsque je l’avais employée pour abattre la colonne. Le Roi, avec une force d’homme, ne pouvait bien entendu pas rivaliser avec cela. Néanmoins, il était venu à bout de Kilz’hu dont la seule force avait suffit à détruire et mon bouclier et mon bras.
<<Tu es en train de t’interroger sur ce qui lui a permis d’abattre l’autre imbécile? Comme tu l’as peut-être vu avec moi, et que tu peux également constater dans ce combat, la vitesse l’emporte sur la force brute : tu peux frapper aussi fort que tu le souhaites, si tu ne touches pas ta cible, cela sera vain.>> m’expliqua mon Maître, l’air épuisé.
Je constatais que le Roi concentrait le gros de son effort dans l’esquive des coups de masses. Mais chaque fois qu’il parvenait à devancer son adversaire, il visait non pas la tête de l’Empereur, mais ses jambes. Mais oui! Sa coordination avait beaucoup diminué depuis son combat contre mon Maître.
<<Maître vous l’avez…
-Oui. En parvenant à atteindre son soulier, je l’ai privé d’une élément de synergie essentiel : son jeu de jambes accordé avec les évitements de la cuirasse de Dérobade. A présent, Hêrald va se fatiguer. La cape de Ténacité lui permet de se soigner et de récupérer à volonté, mais il doit lui laisser le temps de faire son oeuvre, temps qu’il n’a pas car le Roi ne lui ménage aucun répit.>>
Alors voilà ce que faisait le Roi : tenter d’exténuer l’Empereur en attaquant son point le plus vulnérable, sans se mettre lui-même trop en danger. C’était fascinant : la faculté du Roi à l’esquive restait concevable. Cependant, le mouvement de ses lames lui était surnaturel : on eut dit que chacune était animée d’une volonté propre.
<<Sont-ce….
-Oui, ce des armes transcendantes, ou plutôt, s’en est une.
-Une?
-Oui. Le Roi a choisi d’employer sa forme divisée. Mais en réalité il s’agit d’une lame unique qu’il peut recomposer à tout moment.>>
La danse des lames semblait durer depuis des heures lorsque soudain, l’Empereur, rouge de rage et de fatigue, tenta une attaque désespérée qui lui fit perdre l’équilibre et choir au sol. Rapide comme l’éclair, le Roi lança ses deux armes en l’air et sorti deux poignards de sa cape, empalant les jambes de l’empereur au sol. Bondissant pour saisir ses deux épées, je le vis joindre ses mains pour que les deux lames n’en forment qu’une, d’une couleur grise et matte. Retombant au sol le Roi balaya d’un violent et vif coup la position de son adversaire que la grise épée devait fendre en deux. Mais avant que cela ne produise, une explosion violente projeta les deux adversaires de part et d’autre du champ de bataille.
Se dissipant, la poussière laissa apparaître un Roi à nouveau debout et un Empereur titubant et pensant les blessures de son torse et de ses jambes avec sa cape et la cuirasse gisant sur le sol, l’épée du Roi enfoncée en elle.

 

Chapitre 11 : Le Sacrifice tardif

<<Sois maudit, Roi de l’ENFER!!!>> hurla l’Empereur, sauvé par la cuirasse, mais à l’évidence ébranlé d’avoir frôlé la mort.

<<Je ne voulais pas en arriver là, mais il semble que je n’ai plus le choix.>> Et sur ce l’Empereur joignit ses deux masses d’arme en une, réunissant toute la force de l’arme en un seul point, puis enfila un anneau d’un noir de jais. Je vis mon Maître sourire et le Roi entonna :

<<Voulant échapper à ton mortel et immuable  Destin,
Voilà que tu le provoques et accélères son dessein
Tu as beau la craindre et tenter de la fuir,
La Grande Faucheuse finit toujours par arriver,
Mais est-ce elle que tu dois dès lors redouter,
Ou bien est-ce moi, celui que tu as courroucé?>>

Un murmure traversa la foule du peuple ainsi que des hommes de l’Empereur. Mon Maître se tourna vers moi :<<Sais-tu ce qu’est cet anneau?>> un signe négatif de la tête lui fit comprendre que non. <<Il s’agit de l’anneau de vigueur. Il donne à celui qui l’enfile la force et la vitesse de cinq hommes. Mais le châtiment est très lourd : son porteur est alors condamné à vieillir cinq fois plus vite. Ainsi, Hêrald se sait véritablement menacé et met tous ses atouts dans la bataille, quitte à sacrifier une partie importante du temps qui lui reste.>>

Le Roi, ayant arraché son épée à la dépouille de la cuirasse de la Dérobade et le visage toujours dissimulé par son capuchon, déclama :

<<Voilà qu’enfin tu comprends l’offrande requise,
Mais il est trop tard car ta cuirasse est démise,
Tes armes toutes en main t’eurent fait vainqueur,
Mais voilà qu’avec ta couardise commence ton malheur,
Car cet anneau ne te sauvera de mon assaut vengeur,
Qui rendra justice à mes défunts fidèles au noble cœur.>>

 

Poussant un cri mêlé de peur et de rage, l’Empereur se jeta sur le Roi qui cette fois, contra le coup de masse, ou plutôt, l’onde qui en émanait. On eut dit que la lame de l’épée se repaissait de ce qui émanait de cette masse d’arme. L’Empereur se jeta sur le bouclier du défunt Commandant afin de pouvoir contrer les attaques royales.
<<Pourquoi n’a-t-il pas remis la cuirasse Maître?
-La détonation de toute à l’heure fut en quelque sorte la mort de cette cuirasse. La raison pour laquelle le Roi se « risque » à laisser les armes transcendantes à la disposition d’autrui est parce qu’il possède la plus forte d’entre elles.
-Sous sa forme grise, son épée peut « tuer » une de ses armes???? demandais-je, encore sous le choc.
-En effet : s’il advenait que son épée transperce ou tranche l’une des armes de l’Empereur, s’en serait finie de celle-ci. Ma lance n’a fait qu’endommager les souliers de l’Empereur, les rendant inopérants, mais la Cuirasse, elle, est « morte ». Cette armure conférait à l’Empereur un avantage de taille car intrinsèquement, elle lui permettait d’échapper aux attaques meurtrières de l’épée royale. Mais maintenant qu’elle est hors combat, il est exposé. Néanmoins, il est quasi certain qu’avec l’anneau il est aussi rapide et sans doute plus fort que ne l’est le Roi.>>

Bien que l’Egide semblait particulièrement efficace pour contrer les assauts royaux, seule la masse d’arme semblait constituer la vrai menace pour le Roi. Ce-dernier ressemblait à une tornade empourprée dont jaillissaient des lueurs grisâtres. Face à lui, L’empereur transformait l’air ambiant en un chaos de chocs, sa masse d’arme déchirant l’air, le sol et tout ce qui se trouvait à sa portée.
Subitement, le Roi bondit en arrière. Profitant de cet instant de paix, Hêrald recula de quelques pas, semblant reprendre son souffle. Seule la brise venait rompre le morne silence embaumant le lieu et semblait s’amuser à titiller la cape de l’Empereur. Ce fut alors que mon attention fut happée par de flavescentes lueurs qui émanaient de cette cape : bien qu’elle teint encore accrochée à la nuque de l’Empereur, elle n’était plus qu’un ensemble de lambeaux. Durant leur joute, le Roi avait lacéré lentement mais sûrement ce morceau d’étoffe avec son épée, le pauvre morceau de tissu ne pouvant pas suivre les mouvements d’esquive de son porteur et se faisant déchiqueter dans le sillage de l’action.
Au bout de quelques instants, l’Empereur, sans doute étonné de cette quiétude, sembla remarquer que l’atout dont il disposait pour panser ses blessures venait de tomber. Je le vis sursauter, apeuré par le cri métallique de l’épée royale que notre suzerain venait à nouveau de scinder en ses deux filles de lumière et de ténèbres. L’empereur, esquissa un sourire, mais une voix pleine de résignation s’éleva de sa gorge :
<<Tu ne veux donc pas me tuer…..

-La mort est une douce et lente libération
Mais pour toi, seule reste l’expiation

-Qu’il en soit ainsi, assez de fanfaronnades!>>

Les deux adversaires se ruèrent l’un sur l’autre, mais le combat n’en était plus un : l’Empereur était telle une souris cherchant à éviter les griffes du Roi, ce-dernier esquivant chaque attaque avec une nonchalance impertinente. Le sol se couvrait petit à petit d’une peinture carminée : le Roi frappait à chaque assaut un membre, un flan, une joue. L’Empereur perdait en vitesse. Lorsque finalement il sembla trop fatigué pour brandir son bouclier, le Roi déclama avec une voix cérémoniale :

<<Par Froura, je purge ton enveloppe corporelle,
Et la libère de ton asservissement cruel>>

et plongea son arme neige dans la poitrine de l’Empereur qui hurla, tombant à genoux, le visage dévoré de frayeur face au Roi.

<<Par Dikastis, j’absous ton esprit de ses pêchés,
Et lui offre une geôle fort méritée>>

de son autre main, je vis le Roi enfoncer son épée ébène dans le front de l’Empereur lui arrachant un cri qui me glaça les sangs

<<Par Eklestria, je moissonne ta vile essence,
Et lui astreins une enveloppe d’obéissance>>

et violemment, le Roi arracha ses deux armes au corps du malheureux Hêrald, et d’un même mouvement, les fusionna pour décapiter son ennemi dont tête et corps tombèrent au sol, séparés à jamais.

 

Chapitre 12 : Reconnaissance et Epilogue

Les funérailles des deux frères de mon Maître remontaient à une semaine. Les habitants étaient venus en nombre pour saluer le courageux sacrifice de leurs défenseurs. Bien que l’Empereur fut le premier responsable, je pestais contre le Roi, dont l’absence ce jour-là et son arrivée si tardive avait causé tant de souffrances et la mort d’êtres si précieux. Ne pouvant trouver le sommeil, j’avais décidé de venir aux aurores prendre soin du Jardin, cet endroit dégageant une forme de calme et de sérénité. Malgré cela, mes pensées étaient animées de colère dont j’avais honte mais qui m’assaillaient sans cesse, aussi sursautais-je lorsque je remarquai cette présence qui s’était glissée près de moi, aussi silencieusement qu’un chat : le Roi était à quelques mètres de moi, m’observant sous sa capuche cramoisie.

<<Ce que vous vîtes fut une aberration. Mais je ne pouvais pas espérer de plus belle leçon pour vous : voir l’horreur de l’ambition et de la quête du pouvoir, ainsi que celle de la guerre, est toujours une bonne leçon pour les apprentis aspirant à défendre ordre et paix. Votre Maître m’a fait part du courage que vous avez manifesté pendant l’attaque. Je tiens donc à vous témoigner ma gratitude : sans vous et votre vivacité d’esprit lorsque vous avez abattu cette colonne et protégé la Porte de retour, je n’eus pu revenir à temps et le royaume serait tombé. Acceptez donc, Jeune Fille, ma gratitude la plus profonde.
-Votre Grâce, ce fut un honneur>> balbutiais-je.

Me rendant ma révérence, le Roi sembla glisser vers un lieu un peu éloigné du Jardin. Affairée à l’arrosage des coquelicots, je le vis du coin de l’œil dégainé sa mystérieuse épée grise et la planter dans le sol, avant de quitter le lieu. Voyant sa silhouette disparaître dans la pénombre de la porte, je réalisai que je n’avais jamais remarqué cette épée auparavant, alors que le Roi semblait coutumier du fait.

<<Cesse donc de rêver!>> hurla le Jardinier qui venait d’apparaître mystérieusement en m’effrayant comme jamais. <<Les fleurs du Roi ne s’arrosent pas toutes seules!>> Attendant qu’il s’éloigne, je m’approchai du bosquet où le Roi avait laissé son arme, et réalisai avec surprise qu’elle….avait disparu. Scrutant la zone où l’épée eut du se tenir, je ne voyais qu’une marque fraîche dans la terre, et quelques empreintes de pas du Jardinier, mais nulle trace de l’arme.

Reprenant l’arrosage où je l’avais laissé, je vis les premiers rayons de l’astre solaire venir toiser les coquelicots et souligner la robe rouge vif de l’un d’eux que je n’avais jamais remarqué auparavant. Moi qui ne voyais jamais de jeunes pousses, peut-être me trompais-je : il devait en pousser en de rares et favorables circonstances.

 

FIN

 

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